La Trace


La Trace est une trilogie liée à la mémoire familiale. A partir de mon expérience intime, ces travaux, qui entrent en résonance, questionnent tour à tour la disparition, la fragmentation des souvenirs, la transmission, l'héritage.

 

Trace(s)

 texte de Michaël Duperrin

 

La photographie est affaire de Réel,d’imaginaire, de temps qui passe ou qui reste, de souvenir, de trace, de signeou d’empreinte…Tous ces termes sont ambigus. Et toutes les combinaisonspossibles entre eux. De là, sans doute, la diversité des théories et des usagesde ce médium impur. Ingrid Milhaud pratique la photographie comme une écritureintime. C’est à dire au croisement de conditions d’existence socialesobjectives, d’une histoire familiale et d’une subjectivité qui reçoitl’encombrant héritage de vies présentes et passées, imprègne, assimile,régurgite et trace un chemin singulier.

A dix-huit ans, Ingrid Milhaud veut échapperà l’ennui d’une vie déjà écrite dans la petite ville dans laquelle elle agrandi. Elle part pour un an en Allemagne, puis à Toulouse pour étudierl’histoire de l’art, et une année encore en Italie pour ses recherches sur lepli dans la renaissance Italienne. Elle part pour incurver la ligne droite dudéterminisme et ne pas être là ou on l’attend. Il ne s’agit pas de renier les originespaysannes : elle retourne régulièrement en Aveyron et garde fièrement unaccent qui dérange le parisien. Elle devient iconographe, dix ans à suivre le filde l’actualité, fouiller les archives pour prélever quelques images rescapées,tenter de mieux dire l’événement et de pallier à l’inexactitude et àl’infirmité du langage. Il lui devient peu à peu nécessaire de produire sespropres images. Les premiers essais se font en voyage, puis elle revient surles lieux de l’enfance, ceux qui laissent en chacun leur empreinte, heureuse oumalheureuse.

C’est d’abord la maison du dernier été delégèreté avant la folie du père. Trente ans après, avec obstination, elleretourne dans ces lieux recueillir, réinventer et retisser ce qu’il reste desouvenirs ; elle passe ensuite des jours au labo à tirer ces photos à lalisière de la disparition, pour retracer en images ce que la parole familialen’a pas su élaborer.

Puis sa soeur disparaît, et il faut toutrecommencer. Ingrid Milhaud décide d’apprendre la reliure, cet art de préserveret maintenir ensemble les feuillets qui s’éparpillent, d’en faire une forme quifait sens. Elle récupère l’album de famille aux pages démembrées, les reproduitune à une, les tire en grand format, et les re-lie selon un protocolepsychomagique qui crée une unité plus forte. Il s’agit d’un Leporello, unereliure en accordéon. Alors que dans le feuilletage d’un album, chaqueimage-souvenir recouvre l’autre dès la page tournée, le leporello réunitl’histoire familiale en une seule et même frise.

En parallèle à la reconstruction de« L’Album », Ingrid Milhaud travaille à la série Fanthotype. Ellerecueille auprès des femmes de sa famille de fragiles vêtements de nourrissonsprécieusement conservés durant des décennies. Elle les photographie, voletantcomme d’aimables fantômes, et en réalise des anthotypes, ancien procédé detirage par contact qui exige le plus grand soin. Si on laissait ces images à lalumière du soleil, elles disparaitraient peu à peu.

Le « trasse », dans le patois dusud de l’Aveyron, c’est l’enfant qui échappe à la vigilance des adultes, donton dit en le cherchant sur la place du marché, « il est passé où letrasse ? ». Il n’est pas perdu, il est juste sorti du droit chemin oùon l’attend, il fait sa vie buissonnière, son espace de liberté, il inventedéjà sa route. La trace, chez Ingrid Milhaud, c’est le photographe qui part etqui revient pour recueillir et relier ce qui était épars au rebus de lamémoire. Lorsque les mots n’opèrent plus, restent les images, l’obstination, lamagie. C’est à dire Eros, puissance de vie, d’amour et de création qui lietoute chose.

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